La grande muraille

J.-Cl. H. sur la grande muraille

A soixante-dix kilomètres au nord de Pékin, après la traversée d’une campagne peu accueillante, on arrive à Badaling, point de la Grande Muraille le plus proche de la capitale du nord.

Le paysage est sublime. Le long ruban de la Muraille suit pour l’essentiel la ligne de crête, et ondule en soulignant le relief tourmenté. De proche en proche des tours carrées, où l’on allumait des feux pour signaler l’arrivée de l’ennemi, devaient servir aussi à mettre les soldats un peu à l’abri – la Muraille est édifiée dans des contrées où les étés sont lourds et les hivers rigoureux. La taille et la forme des créneaux, la rudesse des dalles et des pierres dont elle est construite, l’inimaginable quantité de travail et de souffrances qu’elle a exigé portent au respect et à l’effroi. On dit qu’il a fallu, au long de presque deux millénaires, le travail de 800 000 hommes payé de 200 000 morts pour l’achever, et qu’elle a englouti dans ses fondations les ossements de ceux qui y ont laissé leur vie… Pourtant, comme dans Le désert des Tartares, aucun ennemi ne s’est jamais présenté devant elle, et elle n’aura servi à rien ; c’est probablement le plus gigantesque objet inutile – 6 700 kilomètres ! – produit par l’Humanité.

Elle emplit d’une fierté immense tous les Chinois ; on doit y faire un pèlerinage pour être un bon citoyen. La Grande Muraille partait à l’abandon, mais la Chine rouge travaille à la relever. On doit respecter son passé si l’on veut construire efficacement son avenir. La leçon ne vaut pas que pour les Chinois.

Le temple des bonnes moissons

Temple Tiantian

Au centre du parc de Tiantan ouvert au plaisir de la promenade et à l’admiration des pékinois, le Temple pour de bonnes moissons témoigne du respect séculaire de cette industrieuse nation pour le travail.

Une triple terrasse de marbre blanc court autour de l’élégant bâtiment ; lui-même, construit en bois vivement coloré, porte un triple toit dont la pente s’adoucit comme cela est d’usage en Chine. L’intérieur est vide, couvert de dessins polychromes où le rouge et le jaune, couleurs de l’empereur, dominent naturellement. Ce n’est qu’une salle de prière ouverte sur l’extérieur, sans portes ni fenêtres.

Mais cette salle nous en dit plus sur la nation chinoise que nous ne pensons y lire.

De même que l’impératrice élevait des vers à soie, pour montrer à la Cour que ce travail était noble et respectable, l’empereur chaque année entrait en prières pour que son peuple bénéficie de bonnes moissons. Qui plus est, chaque année il traçait lui-même un sillon au moment des semailles pour exposer combien le travail des champs lui tenait à cœur. Et souvenons-nous qu’il recevait ses ministres le matin vers six heures – malheur à qui manquait ce rendez-vous d’administration…

Pendant ce temps nos seigneurs occidentaux, et nos rois plus encore, élaboraient une étiquette exigeante pour vivre à la Cour dans l’oisiveté en méprisant le travail du peuple. Et nous croyons découvrir aujourd’hui que cette nation vaut mieux que nous dans les arts et dans l’effort…