
A soixante-dix kilomètres au nord de Pékin, après la traversée d’une campagne peu accueillante, on arrive à Badaling, point de la Grande Muraille le plus proche de la capitale du nord.
Le paysage est sublime. Le long ruban de la Muraille suit pour l’essentiel la ligne de crête, et ondule en soulignant le relief tourmenté. De proche en proche des tours carrées, où l’on allumait des feux pour signaler l’arrivée de l’ennemi, devaient servir aussi à mettre les soldats un peu à l’abri – la Muraille est édifiée dans des contrées où les étés sont lourds et les hivers rigoureux. La taille et la forme des créneaux, la rudesse des dalles et des pierres dont elle est construite, l’inimaginable quantité de travail et de souffrances qu’elle a exigé portent au respect et à l’effroi. On dit qu’il a fallu, au long de presque deux millénaires, le travail de 800 000 hommes payé de 200 000 morts pour l’achever, et qu’elle a englouti dans ses fondations les ossements de ceux qui y ont laissé leur vie… Pourtant, comme dans Le désert des Tartares, aucun ennemi ne s’est jamais présenté devant elle, et elle n’aura servi à rien ; c’est probablement le plus gigantesque objet inutile – 6 700 kilomètres ! – produit par l’Humanité.
Elle emplit d’une fierté immense tous les Chinois ; on doit y faire un pèlerinage pour être un bon citoyen. La Grande Muraille partait à l’abandon, mais la Chine rouge travaille à la relever. On doit respecter son passé si l’on veut construire efficacement son avenir. La leçon ne vaut pas que pour les Chinois.
