Le théâtre de Minack.

Porthcurno, 12 octobre 2006

Quelle étrange création que ce théâtre de Minack ! C’est le fruit du travail absurde et obstiné de miss Cade et de son jardinier qui ont œuvré là plus de cinquante ans.

Avec un acharnement celtique ils ont taillé dans le granit de Cornouailles, en surplomb de la mer, pour y dégager en demi-cercles des rangées de sièges, plus spectaculaires que confortables. Dans les dossiers des premiers rangs ont été gravés les titres des pièces jouées ici – des œuvres de Shakespeare essentiellement car dans ce cadre ses tragédies, où la mer n’est jamais loin, prennent de l’ampleur. Les acteurs jouent dos à la mer, dans le couchant s’estompe la baie de Porthcurno, on a les lèvres salées par la brise. A l’horizon on voit le château de l’Elseneur, on distingue les grands bateaux que Shylock attend sur le Rialto et la flotte aux ordres d’Othello, on entend les fracas de la Tempête :

Nothing of him that doth fade

But suffered a sea change

Into something rich and strange…

On ne joue ici que de juin à septembre, on soupçonne pourquoi ; le reste du temps le site est ouvert aux visiteurs. Il y a beaucoup de fleurs, un salon de thé, un petit musée et une boutique de souvenirs.

L’équipe du Swan.

Lavenham avril 1984

On est au comble de l’anglitude dans cet hôtel où tout est imprégné d’âge et de noblesse.

Il provient de la réunion en 1400 (environ) de trois maisons qui devinrent un hôtel en 1667. Il est tenu depuis cette date par la même famille… C’est une halte admirable dans un délicieux village Tudor enrichi par le commerce de la laine, au milieu d’une campagne d’East Anglia continûment peinte par Constable dans des tableaux agrestes et un peu mièvres dont les britanniques sont si friands. Le village est coupé par un ruisseau, affluent de la Brett, que l’on franchit… à gué. Il faut être attentif : au printemps une cane passe parfois devant vous pour rejoindre l’autre rive, suivie de sa ribambelle de canetons. Et elle a priorité. On ne vous pardonnerait pas un accident.

Ici tout est poutre, colombage, plis de serviette et boiseries séculaires. Bien alignée pour nous accueillir, l’équipe des serveurs apporte le sourire de la jeunesse. Enfin, serveurs… Seul le chef d’équipe est un homme ; les serveuses sont toutes des jeunes filles du village, souriantes et attractives. Toutes regardent le photographe aimablement, sauf une, la plus jolie d’ailleurs, qui n’a d’yeux que pour son chef de rang. Elle en a oublié d’endosser son gilet d’uniforme.

Un séjour au Swan est un moment inoubliable. Ce n’est pas difficile à obtenir : il y a 45 chambres. Il suffit de sortir sa carte de crédit.

Stonehenge

Amesbury, 14 octobre 2006

Les premiers actes d’installation de Stonehenge remontent à l’époque où les égyptiens construisaient les Pyramides ; ensuite pendant mille ans les bâtisseurs du cromlech n’ont cessé de transformer, d’élargir et d’agrandir le site.

Les fouilles successives permettent de préciser quelques dates et quelques notions sur le projet qu’incarnait Stonehenge. Il y a certes des objectifs religieux en rapport avec la mort – on a retrouvé d’assez nombreuses tombes – ; il y a aussi peut-être des objectifs qu’on pourrait appeler thérapeutiques, si réellement on a cherché à soigner des malades en les présentant en ce lieu. Pour le reste, les ingénieurs de l’époque ont surmonté d’effrayants problèmes techniques : transporter des blocs dont certains atteignent cinquante tonnes sur des dizaines de kilomètres et en triomphant de déclivités importantes, puis les ériger et y installer des linteaux colossaux – on reste admiratif. Et pourquoi tous ces efforts ?

Stonehenge signifiait quelque chose, mais nous avons perdu le sens qu’il cachait.

Ou peut-être pas.

Les hommes qui ont créé cela sont de notre espèce. Il suffit peut-être de penser à leur travail, d’admirer leur ouvrage, d’adhérer à leur sens de la beauté pour nous retrouver en communion avec eux. Alors Stonehenge serait un instrument de communication, un geste du passé pour dire l’élan de la vie humaine, un signe que notre humanité, lentement, péniblement, en admirant et en maîtrisant le monde des choses, progresse.

Pearly king, pearly queen…

Londres, mars 1977

On les rencontre souvent dans les rues de Londres, rutilants et rieurs, maintenant en famille comme sur cette photo déjà ancienne.

D’abord seuls quelques hommes étaient Pearly kings. De purs cockneys appartenant, ainsi que le décrit sèchement la langue anglaise, à la working class. Ce sont en général des marchands de quatre saisons, qui cousent sur leurs vêtements une multitude de boutons de nacre utilisés habituellement par les traders et autres clerks de la City. Ils arrivent au Derby d’Epsom en voiture à âne… Leur objectif est de collecter des fonds pour les plus pauvres ; ils appartiennent à des associations humanitaires liées à des églises londoniennes.

Ces pearlies, comme on les appelle amicalement, sont toujours prêts à une photo ; en contrepartie ils vous tendent une petite boîte et vous les décevriez en l’ignorant…

Le Victory

Portsmouth, mars 1977

Le Victory est entretenu avec vénération par la Marine britannique dans le port de Portsmouth ; au point même qu’on prétend qu’il n’est plus le Victory de la bataille de Trafalgar : on l’entretient avec tant de soin que depuis cette date on en aurait changé, un à un, tous les éléments…

Le 21 octobre 1805 marqua le triomphe définitif de la Royal Navy sur la flotte française, et son règne pour le siècle à venir sur toutes les mers du monde. Rule Britania.  Mais ce jour fut aussi celui du deuil de la nation, puisque le vice-amiral Horatio Nelson y perdit la vie ; il revint à Londres dans un tonneau d’eau-de-vie et de camphre pour reposer à Saint-Paul.

Il y avait à bord 820 marins et 104 canons, dont deux caronades dévastatrices pour les combats bord à bord. Les marins de l’époque ne savaient pas nager, dormaient sur leur canon, mangeaient des nourritures abjectes. Installés sur les ponts supérieurs, les officiers ne les rencontraient pas et buvaient des vins délicats.

Le Victory aujourd’hui n’est pas qu’un musée. Pour le garder vivant, il reçoit un équipage de la Marine Nationale, et reste commandé par des officiers en activité.

Le bateau est splendide et son entretien impeccable ; il est offert quotidiennement au respect des adultes et des écoliers. On ne leur souligne pas cependant que ce navire, symbole de la grandeur de l’Angleterre et de l’abaissement de la France, présente à sa proue les deux devises essentielles de la monarchie, et donc du pays : Dieu et mon droit, et Honi soit qui mal y pense, rédigées… en français.

Major Oak

Sherwood, mai 1978

Il a 800 ou 1 000 ans, on ne sait pas. De toute façon on ne demande pas son âge à une personne respectable quand on est soi-même bien élevé.

Pour être élevé, d’ailleurs, il l’est : plus de quinze mètres de haut, et un poids estimé  de vingt-quatre tonnes. Le tour de taille de ce doyen des arbres anglais est si important – dix mètres – qu’on le soupçonne d’être composé de deux ou trois arbres qui auraient fusionné…

Il était déjà âgé lorsque Robin Hood se cachait dans son tronc pour échapper aux sbires du félon shérif de Nottingham ; c’est à son ombre, dans une chapelle proche, qu’il épousa ensuite Marion. Ces choses ne font aucun doute ; un anglais bien né ne se contente pas de le croire, il le proclame. Et puis Frère Jean, Tuck, tous les amis de la forêt bercent l’enfance des britanniques : ils sont aussi réels qu’Alice, Peter le lapin et le duc de Marlborough.

La Trout Inn

Le pub se trouve un peu à l’extérieur d’Oxford, au bord d’un bras de la Tamise. Sous le pont proche un barrage peu élevé fait chanter l’eau et attire les pêcheurs.

Il y a de nombreuses tables dehors, que des parasols offerts par les brasseurs abritent du soleil ; nous nous sommes posés sur un banc près de l’eau pour profiter d’une lumière inattendue à ce moment de l’année. Mais bien entendu, comme il est d’usage en Angleterre, on va chercher ses boissons à l’intérieur et on les transporte là où on a choisi de s’installer. C’est ce que fait Michèle.

Le sol est couvert d’une moquette à ramages très britannique ; le plafond brille d’une peinture laquée à la surface inégale tirée soigneusement entre les poutres séculaires ; la lumière entre à flots par les grandes baies encadrées de lourds rideaux aux motifs fleuris. Il y a – encore – un téléphone fixé au mur de gauche, et dans le fond une étagère curieusement sculptée arbore les pintes et les récipients dont on décore tous les pubs. Le plafond est bas et la pièce est chaleureuse.

On est dimanche après-midi, la grande salle du pub est pleine. Les anglais ont mangé ce midi le rôti d’agneau, le temps est clément, les filles rient, on s’est donné rendez-vous chez Morse. Car à la Trout on a gardé le souvenir de l’inspecteur-chef, qui y venait parfois avec son sergent. Une vitrine expose quelques-uns de ses objets personnels, le carnet d’entretien de sa belle Jaguar Mark 2 de 3.4 litre et même les mots croisés du Times qu’il a laissés sur une table après les avoir terminés.

English Village

L’embouchure de la Fowey est calme et verte ; l’eau est à peine ridée par la brise la plus légère et l’on croit entendre des chants d’oiseaux dans l’air pur de ce début d’après-midi. Quelques petits bateaux de promenade sont ancrés près des rives à des corps morts de couleur jaune.

Sur la gauche, au sommet d’un petit coteau, on a construit quelques maisons grises assez vulgaires ; puis un groupe de bâtiments blancs de bonne facture descend la colline de Bodinnick jusqu’à un embarcadère où attend un ferry bleu ; enfin, avant le petit bois qui borde la rivière, une grosse maison blanche aux huisseries bleues brille au soleil. Cette maison-là n’est pas vulgaire du tout ; c’est la belle maison de la belle Daphné. Tout cela compose un ensemble harmonieux et serein.

Le village de Fowey – on ne sait si le village a donné son nom à la rivière, ou l’inverse – se trouve de ce côté-ci de la rivière, et de l’est on n’y accède que par le ferry. C’est un village de poupée où le temps semble s’être arrêté ; il y a une église très anglicane, des ruelles dallées et fleuries, quelques boutiques de choses simples et légères comme la farine qui enneige la dentelle des gâteaux et le feston des scones chez le pâtissier ; il y a aussi un bouquiniste qui vend les souvenirs de Derek Tangye entre chats et jonquilles. On trouve dans toutes les vitrines des photos de la belle Daphné du Maurier, et de La Crique du Français jusqu’à L’auberge de la Jamaïque tous les livres où elle décrit le charme et la brutalité du comté sont exposés chez le bouquiniste.