
Il fait frais, une brume légère renforce la perspective atmosphérique. Hormis naturellement le gazon, qui en ces lieux royaux doit montrer ce que le jardinier anglais sait faire, la scène est imprégnée de gris : les forts de granit terrible, la chapelle Saint-Georges à laquelle des pilastres à la mode palladienne pourraient donner une allure italienne mais qui évoquent plutôt le gothique perpendiculaire, la chaussée lisse, les pavements soignés, le ciel lui-même. La seule douceur dans cette tristesse est apportée par le couple du premier plan, dont la femme s’abandonne avec tendresse sur l’épaule de son homme.
Windsor est le plus grand château habité du monde ; c’est aussi la retraite de week-end préférée de la famille royale britannique, qui ne manque pas de résidences secondaires. Fondé par Guillaume le Conquérant, s’il vous plaît, il a surtout permis aux souverains de la perfide nation de se doter d’un nom d’emprunt pour faire oublier ses origines : la famille de Saxe Cobourg-Gotha se débarrassa ainsi pendant la première guerre mondiale de ses oripeaux germaniques pour être connue désormais sous le nom de Windsor. Cet avatar figure sur ses passeports, qu’on ne lui demande jamais.
Le lieu illustre le désordre du monde et le goût permanent des anglais pour le nonsense ; par exemple, la reine Mary créa dans ce château farouche et sombre… une maison de poupée aujourd’hui très visitée ; on découvrit naguère que le parc était établi sur une nappe de pétrole évaluée à un milliard de dollars. Et il y a peu la Reine a fait planter dans ce même parc 16 000 ceps grâce auxquels la famille royale produira son propre… champagne. Espérons que ces nouveaux viticulteurs trouveront, là encore, un nom d’emprunt pour baptiser leur boisson septentrionale.