Ostension.

Lloret de Mar, juin 1963

Il fait déjà chaud dans le petit port pittoresque de Lloret ; soixante jours après Pâques, comme le prescrit le droit canon depuis sept siècles, l’on célèbre la Fête Dieu.

La procession sort de l’église et va traverser une bonne part de la ville pour proclamer le mystère de la transsubstantiation. En tête les rangs des petites filles – jupes plissées bleu marine, chemisier et chaussettes blanches et, déjà, voile léger couvrant les cheveux (cet instrument de séduction qu’il faut cacher avec modestie) – se sont écartés pour ne pas piétiner le dessin tracé au sol pendant la nuit ; dans une tenue austère une sœur en tête et l’autre en queue de ce petit troupeau assurent la discipline.

La figure au sol a été dessinée avec des pétales de fleurs et des feuilles fraîches ; on distingue dans le fond de l’image, d’où la procession arrive, que le sol là aussi était décoré de la même manière.

En ce temps-là le franquisme est incontesté ; la religion catholique est un pilier de l’ordre et de l’unité morale de la nation ; on ne parle qu’Espagnol en Catalogne. Un défilé comme celui-ci est une manifestation officielle, la Garde Civile y participe.

Mais un sentiment plus ambigu commence à émerger. Si cette fête est conçue comme un spectacle ; si elle attire par son aspect artistique ; si on en parle aussi comme d’une attraction ; si elle est photographiée et, chose nouvelle, filmée – alors, pourquoi ne pas s’en servir pour attirer le touriste et favoriser le commerce ?

Le ver est dans le fruit. Le tourisme et le commerce vont libérer les désirs et les appétits ; les idées et les opinions vont circuler. L’horizon de l’État totalitaire se charge de nuages.

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